L’agriculture : responsable, victime et solution des crises en cours

Agriculture durable
Laurine Bachelet
Agriculture durable

Après la Seconde Guerre mondiale, un modèle de production agricole intensif a émergé et a été soutenu politiquement dans les pays occidentaux, en réponse au besoin de sécurité alimentaire et de reconstruction économique des pays. Ce mode d’agriculture, dite conventionnelle, est notamment caractérisé par la recherche de productivité et donc de hauts rendements, atteints notamment grâce à l'utilisation importante d'intrants chimiques, à la mécanisation des pratiques ou encore à la sélection génétique. Les rendements français de céréales ont ainsi presque doublé entre 1949 et 1974 (Agreste, 2008).

Evolution d’un paysage agricole français, entre avant 1950 et après 1980 (Source : Openfield)

Néanmoins, ce modèle agricole s’est développé au détriment de certaines caractéristiques importantes au regard des enjeux auxquels doit répondre aujourd’hui l’agriculture :  elle a perdu en robustesse et engendre d’importants coûts environnementaux et sociaux. De plus en plus d’acteurs, publics et privés, remettent donc ce modèle en cause. En réponse, une nouvelle perspective émerge, celle d’une agriculture durable.

Pour vous permettre d’y voir plus clair, nous répondrons dans cet article aux questions suivantes  : Quels sont les enjeux auxquels l’agriculture durable doit répondre ? Quels en sont ses principes ? Comment l’agriculture durable s’intègre-t-elle progressivement au modèle agricole d’aujourd’hui ?

Un modèle agricole responsable des crises en cours

Acteur des crises environnementales

En 2009, une équipe internationale de 28 chercheurs menée par Johan Rockström et Will Steffen  a établi neuf limites planétaires (Ministère de la transition écologique et de la cohésion des territoires, 2023) à ne pas dépasser pour maintenir des conditions d’habitabilité justes et sûres de la Terre pour l’humanité. À ce jour, six ont été franchies, dont la plus connue est celle du changement climatique.

Les neufs limites planétaires selon J. Rockström & al (Stockholm Resilience Center)

Or, notre modèle agricole en est un des principaux responsables. Voici quelques exemples de pratiques courantes issu du système agricole dit conventionnel ayant de forts impacts sur ces limites planétaires :

  • La déforestation, comme en Indonésie pour la production d’huile de palme. Trois limites sont impactées directement par cette pratique : le changement climatique, la biodiversité et le changement d’usage des sols.
  • L'élevage intensif d’animaux compte parmi les principaux responsables du changement climatique, de changement d’utilisation des sols et de la perturbation du cycle biogéochimique de l’azote. Proche de nous, on peut prendre pour exemple les rejets d’azote des élevages intensifs de porcs bretons qui provoquent la prolifération des algues vertes sur les littoraux.
  • La dépendance aux énergies fossiles via la mécanisation et la production d’engrais de synthèse impacte directement le changement climatique. L’ensemble des systèmes agroalimentaires est notamment responsable de 30% des émissions anthropiques de gaz à effet de serre, contribuant ainsi significativement au changement climatique (FAO; 2023).
  • L’usage massif de produits phytosanitaires, comme les insecticides, nuit à la biodiversité, notamment aux pollinisateurs, et entraîne l’introduction d'entités nouvelles dans la biosphère”. On estime notamment que l’agriculture est à l’origine d’environ 70 % des pertes de biodiversité terrestre (CDB ONU, 2014).
  • Le maraîchage intensif irrigué, en prélevant des quantités excessives d’eau dans les cours d’eau, comme c’est par exemple le cas en Espagne, rompt le cycle de l’eau. A l’échelle mondiale,  l’agriculture utilise ainsi 70% des ressources en eau douce (58% en France - INRAE).

Acteur des crises sociales

D’autre part, ce modèle est également responsable de problématiques sociales.

Le manque de robustesse de ce modèle agricole face aux conséquences des crises environnementales, sociales et économiques menace la sécurité alimentaire des populations. Chaque année depuis 2020, la FAO compte entre 657 et 797 millions de personnes souffrant de la faim, soit 100 à 200 millions de plus que sur la période 2010 - 2018. En 2022, 738,9 millions de personnes ont souffert de la faim et 2,4 milliards étaient en situation d’insécurité alimentaire modérée, sévère modérée ou grave (FAO; 2023).

De plus, la santé collective est impactée par plusieurs pratiques, comme par exemple :

Par ailleurs, au cœur même des exploitations agricoles se posent également d’importantes questions de santé psychologique et de bien-être des agriculteurs

  • En France, les agriculteurs travaillent en moyenne 57h par semaine, soit 18h de plus que la moyenne des français.
  • Ils supportent des charges de plus en plus importantes avec notamment le prix de l’énergie qui a subi une hausse de 20,7% entre 2020 et 2021 et le prix de l’alimentation animale qui a également augmenté de 11,7%. De plus, la consommation d’intrants ne diminue pas depuis plus de 30 ans.
  • En conséquence, ils perçoivent de faibles revenus : en 2017, 20% des agriculteurs ont perçu un revenu nul voire négatif et parmi ceux ayant eu un résultat positif, la moitié a perçu un revenu mensuel inférieur à 1500 euros et 10% d’entre eux ont perçu moins de 370 euros (INSEE, 2020).
  • Leur santé psychologique est ainsi très impactées par ces deux facteurs auxquels s’ajoutent d’autres éléments tels que l’isolement social, le manque d’accès à des services d’aide, la prise de risques, et donc, le stress. Parmi les agriculteurs français, on observe en effet un taux de suicide 20 à 30 % supérieur à celui observé dans le reste de la population (Santé publique France).

Un secteur agricole fortement impacté par les évolutions et crises en cours

Une population à nourrir grandissante avec de moins  en moins d’agriculteurs

Les prévisions des Nations Unies indiquent que d'ici à 2050, la population mondiale devrait s’élever à  9,6 milliards. Les systèmes agroalimentaires vont donc être confrontés à un défi considérable pour à la fois régler les problèmes d’insécurité alimentaire initiaux et assurer à tous une alimentation saine et en quantité suffisante. Ce défi est d’autant plus important que  la consommation calorique par habitant est amenée elle aussi à augmenter avec à la croissance des pays en développement. Selon le World Resources Institute, pour assurer la sécurité alimentaire en 2050, la production alimentaire va ainsi devoir augmenter de 56% par rapport à 2010.

Parallèlement, de nombreux pays sont en croissance économique. Or, en se fondant sur les données de la FAO, une étude menée par Zia Mehrabi, et publiée dans Nature Sustainability, montre que les renforcements économiques mènent à une concentration croissante de la population dans les zones urbaines. Ainsi, ce phénomène d’urbanisation attendu, ajouté au manque d’attractivité du secteur agricole, réduit significativement la main-d'œuvre disponible pour l'agriculture et complique la transmission des exploitations agricoles. Dans cette étude, elle a également analysé l'évolution du nombre de fermes dans le monde depuis 1969 et a modélisé sa trajectoire jusqu'en 2100. Les résultats prévoient une division par deux du nombre de fermes, entraînant une augmentation proportionnelle de la taille des exploitations.

Evolution des populations rurales et urbaines mondiales sur la période 1950-2050 (Projection de 2018 à 2050)

Source : World Urbanization Prospects 2018, ONU, 2018

Or, l’étude indique également que les grandes exploitations ont tendance à contenir moins de biodiversité, à avoir plus de monoculture et à être moins résilientes que les petites exploitations. 

Notre agriculture doit donc être repensée de sorte à ce que moins d’agriculteurs puissent produire davantage tout en préservant notre capital naturel, humain et social.

Un modèle fragile

Le dépassement des limites planétaires nous amène dans un contexte instable et inconnu, dont les répercussions potentielles doivent être anticipées par les filières alimentaires pour leur permettre de s'y adapter.

La production agricole est notamment menacée par la dégradation des sols et le changement climatique. D’une part, les sols dégradés sont en effet moins fertiles et plus vulnérables à l’érosion. D’autre part, le changement climatique entraîne une augmentation de la fréquence et de l'intensité des aléas climatiques tels que les sécheresses ou les pluies torrentielles. Si rien n’est fait pour limiter leurs impacts d’ici 2050, ces menaces pourraient engendrer des pertes de rendement de 10 à 50% selon les régions et cultures.

De plus, la perte de biodiversité menace également la production agricole. Cette dernière comporte en effet de nombreux auxiliaires de culture et de pollinisateurs, qui aident au développement des végétaux. L’IPBES estime par exemple que les pollinisateurs sont directement responsables de 5 à 8% de la production agricole mondiale en volume, leur disparition entraînerait ainsi des pertes de récoltes pouvant aller de 235 à 577 milliards de dollars chaque année.

Par ailleurs, l’épuisement des ressources représente des menaces d’un autre genre. 

D’une part, l’épuisement des ressources pétrolières et gazières rend notre modèle agricole industrialisé obsolète car fortement dépendant des énergies fossiles (mécanisation, intrants, transports, etc.).

D’autre part, la ressource en eau s'appauvrit. Comme on a pu l’observer en Espagne ou en Californie, les sécheresses impactent directement les productions agricoles, et ce d’autant plus pour les productions irriguées qui subissent des restrictions.

L'épuisement général des ressources et les conséquences de la crise climatique augmentent alors le risque de conflits géopolitiques qui pourraient perturber de plus en plus régulièrement et fortement les marchés - boursiers et ceux de nos villes et villages.

Ainsi pour assurer la sécurité alimentaire de la population mondiale grandissante et l’habitabilité de la planète, notre modèle agricole est dans l’obligation de se réinventer. Ce nouveau modèle doit répondre au défi d’accroître la production agricole, tout en minimisant ses impacts négatifs environnementaux et sociaux (atténuation), voire en générant des impacts positifs autant que possible. Tout cela en renforçant sa robustesse pour faire face aux évolutions et crises environnementales et socio-économiques à venir (adaptation). Pour résumer, le secteur agricole va devoir produire plus et mieux avec moins.

Vers une agriculture robuste et source de solutions

Pour impulser, soutenir et piloter cette transition vitale de notre modèle agricole, l’agriculture de demain a besoin d’être pensée. C’est le travail qu'ont mené de nombreux acteurs, en établissant différents scénarios prospectifs. On retrouve par exemple le scénario Afterres2050 de Solagro, le projet TYFA de l'IDDRI, la contribution de l’INRAE au scénario AMS SNBC3, ou encore l'étude "Transitions 2050" de l'ADEME. Ces derniers cherchent à quantifier l'impact des changements de modèles et de pratiques agricoles, afin d’identifier et proposer les voies de transition les plus viables et vertueuses.

Une agriculture basée sur une organisation et des pratiques vertueuses et robustes

L'étude de ces scénarios nous permet de faire ressortir un certain consensus sur les nouvelles directions à prendre par notre système agricole. En voici quelques principales caractéristiques :

  • Déspécialisation des régions et augmentation du nombre de fermes en polyculture-élevage extensives (projet TYFA,  Afterres2050) ;
  • Réduction drastique des intrants de synthèse, voir/allant jusqu'à un arrêt total (Agriculture Biologique) pour la majorité des exploitations (projet TYFA, Afterres2050, Transition 2050) ;
  • Réduction de la taille des troupeaux (projet TYFA, INRAE), actuellement 40% des terres arables françaises (hors prairies permanentes) sont mobilisées pour l’alimentation des ruminants (Solagro, 2021) ;
  • Implantation de couverts d’interculture (Afterres2050, Transition 2050,) afin d’être restitués au sol pour améliorer leur fertilité ou à vocation énergétique (CIVE) pour contribuer à la décarbonation de l’économie ;
  • Réintroduction de légumineuses dans les rotations (projet TYFA, INRAE);
  • Réduction du travail du sol via le passage à des techniques culturales simplifiée (TCS) ou au semis-direct (projet TYFA, Afterres2050);
  • Préservation et redéploiement des prairies naturelles et permanentes permettant l’autonomie protéique des exploitations animales (projet TYFA, Afterres2050) ;
  • Développement d'infrastructures agroécologiques comme les haies (projet TYFA, Afterres2050).

Il ne peut y avoir de transformation du modèle agricole sans une transformation des habitudes alimentaires

Par ailleurs, la transition vers un modèle agricole plus durable ne peut se faire sans une transformation des habitudes alimentaires en bout  de chaîne. Elle soulève ainsi également des enjeux de santé et de nutrition. Les scénarios préconisent pour l’ensemble de la population :

  • la réduction de la consommation de produits carnés de sorte à inverser les proportions des apports de protéines par rapport à 2010, avec les deux tiers d'origine végétale et un tiers d'origine animale (projet TYFA, Afterres2050, Transition 2050, INRAE) ;
  • l’augmentation de la consommation de fruits et légumes (projet TYFA) ;
  • l’augmentation d’une alimentation locale et de saison (Transition 2050) ;
  • la réduction de la consommation d'aliments ultra-transformés (Transition 2050) ;
  • la réduction de moitié du gaspillage alimentaire (Transition 2050) ;
  • une meilleure répartition des calories dans le monde (Transition 2050). 

Les principaux bénéfices et impacts de ces changements

Le modèle agricole pensé dans ces scénarios présente des impacts significatifs.

Sur le plan environnemental, ils permettraient de diviser par :

  • 2 les émissions de gaz à effet de serre, par rapport à 2016 dans le scénario Afterres2050 (40% par rapport à 2010 dans le projet TYFA) ;
  • 3 l'usage des traitements phytosanitaires (Afterres2050) ; 
  • 2,5 la consommation d'azote minéral (Afterres2050) ;
  • 2 les prélèvements d'eau pour l'irrigation des cultures d'été (Afterres2050) ;
  • 2 la consommation d'énergie (Afterres2050).

Ainsi, les modèles agricoles décrits dans ces scénarios permettent de réduire considérablement les pressions sur les limites planétaires, voire de jouer un rôle régénératif.

Par ailleurs, sur le plan social, ces nouveaux modèles de production et de consommation garantissent une alimentation plus saine, plus équilibrée et en quantité suffisante pour l'ensemble des Européens. Dans le scénario TYFA, les rendements agricoles européens baissent de 35% par rapport à 2010 due aux pratiques agroécologiques et aux conséquences du changement climatique. Nourrir tous les européens reste tout de même possible grâce à la baisse d’allocation des terres à l’alimentation animale au profit d’une production nourricière humaine.

Enfin, la régénération des sols, de la biodiversité et des cycles naturels, l’autonomisation et la diversification (productions, ateliers, activités, revenus, et débouchées) des fermes ainsi que la diminution du nombre d’intermédiaires entre agriculteurs et consommateurs donneront de la robustesse au secteur pour qu’il puisse s’adapter aux évolutions et faire face aux crises à venir. Ces modèles d’entreprises plus robustes auront ainsi plus de chances d'assurer la sécurité alimentaire dans le temps.

Les principaux freins à cette transition

Toutefois, il faut noter que cette transition agricole, qui se doit d’être globale, demande une transformation profonde des pratiques actuelles et pose des défis économiques et structurels que les exploitations ne peuvent affronter seules.

Cette transition peut en effet faire peur. Il peut être difficile pour les agriculteurs de se détacher de leurs habitudes et de leur sécurité pour adopter de nouvelles pratiques inconnues, qui peuvent parfois être perçues comme contraignantes, risquées et menacer la productivité des exploitations (M. Villain, 2022).

Malgré les freins actuels, certains agriculteurs pionniers ont tout de même réussi à dépasser ces nombreux obstacles et pratiquent depuis déjà de nombreuses années cette agriculture de demain.

Conclusion

Cette transition vitale, pensée par certains, pilotée, soutenue ou encore exécutée par d’autres va ainsi nécessiter du temps et l’intervention innovante de nombreux acteurs. C’est-ce que nous chercherons à détailler dans notre série d’articles dédiée l’agriculture durable.

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Kevin Briche

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